Difficultés sociales : la discrimination dont personne n'a rien à foutre

Je me soupçonne fortement une anxiété sociale, qui elle-même s'inscrit probablement dans de l'autisme. Par prudence, je parle plutôt de difficultés sociales, peut-être aussi pour ne pas m'approprier des termes qui relèvent peut-être, en tout cas selon certaines personnes, du domaine réservé de l'institution psychologique et psychiatrique, mais dont je note qu'ils nécessitent, pour se les voir reconnus, de se confronter à des démarches lourdes et des environnements dont les biais politiques, pouvant dans certains cas conduire à l'auto-censure et au contrôle social, me semblent documentés au travers de différents témoignages.

Et voilà justement que sans faire gaffe, j'emploie ce verbe de « soupçonner », entérinant une culpabilisation et une responsabilisation individuelle comme la société et la vulgate néo-« libérale » à laquelle elle se raccroche savent bien en générer.

Avoir des difficultés sociales, donc, c'est te retrouver bien seul, à la fois face à une gauche qui veut t'envoyer à l'armée, une droite qui veut t'envoyer à la guerre, et une extrême-droite qui œuvre encore plus directement à ta mort. Il est en effet bien désolant de constater que ce sujet des difficultés sociales intéresse peu, même à gauche, celle-ci préférant bien souvent reprendre les arguments et les méthodes d'une droite et d'une extrême-droite validistes et capacitistes.

Je vous propose donc de regarder là où, selon moi, le monde politique, les réseaux sociaux, le monde du travail, la capitale des propriétaires et des automobilistes et le monde du pseudo-divertissement s'associent pour nous enfermer dans un stress quotidien et une solitude politique, en particulier lorsque l'on connaît des difficultés comme celles que j'évoque dans mon cas.

Difficultés sociales et milieux de gauche

« Il BALANCE toute la VÉRITÉ sur la gauche », dirait l'Internet des années 2020 dans sa conception bien relative de l'éthique et du partage des idées. Mais en fait non, désolé, on va être clair tout de suite : les autres camps politiques ne sont, à mon avis et pour des raisons structurelles, pas mieux sinon pires. Si je me concentre ici sur la gauche, c'est parce que l'inclusivité envers les personnes souffrant de difficultés sociales me semblerait juste évidente et cohérente avec le projet de justice sociale que ce camp est censé porter, et aussi pour rester critique en toutes circonstances envers les propos et les comportements, y compris donc les miens, de personnes avec qui j'ai par ailleurs une proximité sur d'autres sujets.

Mon contact avec les milieux de gauche se résume principalement aux réseaux sociaux, la plupart du temps dans une lecture passive ou un simple partage de ce qui m'y semble pertinent, sans m'impliquer directement dans les débats et préférant m'exprimer indépendamment de mon côté. Expérience illégitime selon certaines personnes, qui ne font peut-être pas grand chose pour nous donner envie de faire de la « vraie » politique « sur le terrain ». J'ai néanmoins, bien que très récemment à l'échelle de ma vie, eu la chance de rencontrer, dans le monde « réel », des personnes qui respectent mes difficultés et avec qui je partage des moments souvent négligés aussi mais pourtant profondément politiques : discussions profondes, verres dans un bon troquet pour cracher notre Valda sur les normes sociales, conférences, présentations de livres, manifestations calmes car je ne suis pas capable de plus et on en reparlera justement plus bas.

Les réseaux sociaux m'ont épuisé. J'ai eu la chance de n'en être que très rarement moi-même victime, mais je n'ai jamais compris la logique humaine derrière le fait de pratiquer, notamment, le harcèlement ou l'attaque sur le physique, comme cela se fait malheureusement parfois (souvent ?) lors de désaccords ou à la suite de propos justifiant effectivement une condamnation mais en aucun cas une réponse tout aussi oppressive et susceptible de toucher également d'autres personnes extérieures au conflit initial. C'est peut-être l'élève harcelé qui réside encore en moi qui me fait avoir une sensibilité particulière dans les rapports humains. Mais quoi qu'il en soit, je ne vois pas comment une personne ayant des difficultés sociales pourrait se sentir en confiance et en sécurité face à ce genre de comportements qui, en plus d'être humainement inacceptables, ne me semblent pas avoir un grand intérêt stratégique.

Un point qui me semble particulièrement dangereux dans les conséquences de ces comportements est qu'ils contribuent à une forme d'isolement social qui peut pousser la personne à rechercher du contact auprès de personnes encore plus toxiques, avec les issues potentiellement horribles qui en découlent. Avoir, par exemple, comme seul « argument » contre un adversaire politique « Il a pas d'amis », c'est juste normaliser un fonctionnement du monde basé sur la performance sociale, notion que la gauche devrait justement remettre en question, par cohérence avec sa lutte pour la démocratie et contre l'exclusion sociale.

Dans mon cas, je peux témoigner du fait que la solitude et les difficultés dans les rapports humains m'ont amené, en tant que gay, à me retrouver en contact, notamment via l'application de rencontres que je ne vous recommande pas, avec des personnes aux intentions très questionnables et ayant une conception du consentement qui les arrange bien.

Je dois, malheureusement, réaliser également aujourd'hui un bilan assez critique de mon expérience d'un monde associatif qui n'apporte pas forcément de réponse à tout cela, alors même que je voulais encore naguère le voir comme un rempart face au monde de l'entreprise – et il l'est probablement un peu, je précise que je n'ai connu, et depuis moins d'un an, qu'une seule association, par ailleurs non-militante, et sans avoir essayé toutes les activités qu'elle propose. J'en dresserai principalement la conclusion que l'inclusivité envers les personnes LGBTQIA+ n'implique malheureusement pas toujours celle envers les personnes ayant des difficultés sociales. Tout en gardant, encore une fois, à l'esprit que les milieux non-inclusifs envers les personnes LGBTQIA+ ont peu de chances de l'être sur les sujets de difficultés sociales tels que je les décris ici. Une association étant par ailleurs, à moins que ce ne soit une secte, une structure beaucoup moins pyramidale qu'une entreprise, la possibilité d'y nouer des liens sincères y reste probablement plus grande, et c'est à ce titre que j'y conserve malgré tout un attachement.

Difficultés sociales et démocratie

Les difficultés sociales réduisent considérablement ma capacité à participer à la vie politique de mon pays, et a fortiori du monde. Même si la gauche avait pleinement conscience de cette problématique, il resterait de toutes façons la répression qui rend les manifestations et rassemblements spontanés structurellement non-accessibles. Il n'en demeure pas moins que l'action politique devrait selon moi, hors non-mixité choisie (qui est justement parfois nécessaire pour pouvoir s'exprimer avec un risque limité de jugement ou de minimisation), être pensée de la manière la plus inclusive possible.

Je pense que les difficultés sociales peuvent également avoir un impact sur la forme de démocratie la plus médiatiquement admise mais pourtant ô combien imparfaite : l'élection. Voter nécessite de se rendre physiquement dans un bureau de vote et d'y avoir des échanges, certes formels et convenus, mais mobilisant de l'énergie sociale et pouvant être stressants. Il en va de même, si cela ne soulève pas encore davantage de difficultés, dans le cas d'une procuration, qui nécessite notamment d'entrer en contact avec la police et de connaître une personne à mandater.

Dans les formes plus directes de démocratie par la délibération, il me semble appartenir à la définition-même de la démocratie que chaque personne puisse s'exprimer si elle le souhaite, sans que les personnes les plus à l'aise socialement ne prennent le dessus.

Difficultés sociales et violence

Je ne supporte pas la violence, pour des raisons de sensibilité personnelle, dont j'avoue ne pas connaître moi-même l'origine, mais qui est probablement liée à une anxiété sociale et/ou à un autisme dont je parlais au début. Même si certaines personnes considèrent, selon les objectifs, la violence comme nécessaire dans ce monde, et que je n'ai pas les compétences ni forcément la légitimité pour trancher le débat sur la forme que doit prendre l'action politique, je n'encouragerai personnellement jamais la violence, du fait de ma conception de ce que devraient être les rapports humains, et par honnêteté et cohérence avec mes difficultés qui m'empêcheraient de toutes façons de l'exercer.

Il ne s'agit pas, bien sûr, de confondre violence et légitime défense, mais on est dans tous les cas à mille lieues de ce que je suis en mesure d'endosser.

J'assimile d'ailleurs plutôt les projets politiques violents à l'extrême-droite, qui est pour moi un camp politique reposant fondamentalement sur la violence et la négation de la vie humaine, qui se voient dans les seuls « arguments » qu'elle a pour défendre ses idées : attaques sur le physique, capacitisme à tous les niveaux, insultes discriminatoires, menances de viol et de mort, ... L'omniprésence de l'extrême-droite dans notre vie politique actuelle n'aide clairement pas à faire de la politique « sur le terrain » lorsque l'on a des difficultés sociales.

Difficultés sociales et sécurité

La sécurité contre toutes les formes d'intimidation et, a fortiori, d'agression, est une préoccupation totalement légitime, ce n'est pas avec ma probable anxiété sociale et mon vécu de harcèlement scolaire que je vous dirai le contraire. Mais qu'on ne s'y trompe pas : ce sont uniquement des motivations racistes, islamophobes et xénophobes qui poussent l'extrême-droite à adopter cette posture de garante de la sécurité. Elle n'a en réalité absolument rien à foutre des questions de handicap (ni même d'ailleurs de sécurité, puisqu'elle est le principal problème en la matière), sauf s'il y a moyen d'en tirer une récupération politique pour plaindre les parents des handicapé·e·s (et non les handicapé·e·s elleux-mêmes, bien entendu), ce qui, à vrai dire, est malheureusement un discours courant bien au-delà de l'extrême-droite.

Le bien-être dans sa vie de tous les jours, c'est aussi le droit d'avoir un logement abordable (et même gratuit, de mon point de vue) dans lequel on peut se détendre sans nuisances sonores et sursauts à répétition, et de se déplacer à pied sans avoir à réfléchir au meilleur moyen de sortir en vie d'un labyrinthe de routes et de voitures, droits que l'extrême-droite ne défendra jamais, mais encore une fois pas grand monde en réalité.

Difficultés sociales et monde du travail

Ah, putain, nous y voilà. Bon, tout ce que je vous ai déjà dit au sujet des milieux militants et associatifs, c'est sans surprise que je vous annonce le penser au décuple pour le monde du travail. Ajoutons simplement que dans un milieu où l'on est jugé sur ses performances sociales dans les relations professionnelles, et où, de surcroît et quoi qu'il prétende, l'argent passe avant l'humain, il me semble clair que des difficultés sur ces sujets peuvent nous priver d'évolutions et d'augmentations, voire du poste lui-même. Après, de toutes façons moi je suis pas spécialement capitaliste ni fan de la logique de devoir travailler pour vivre, mais même en admettant la logique scientifiquement foireuse de la « méritocratie », il reste quelques contradictions et hypocrisies que personne n'admet... pas même dans une gauche pour laquelle l'alpha et l'oméga du progrès est de passer à la semaine de 32 heures, voire seulement de faire respecter celle de 35 heures.

Difficultés sociales et monde du divertissement

Si après avoir passé une journée de travail à devoir deviner ce que signifiait vraiment chaque interaction que tu y as eue, tu penses pouvoir te détendre dans un lieu censé être prévu à cet effet, il vaut mieux espérer qu'il te reste encore un fond d'énergie sociale pour essayer de trouver ta place dans un monde du divertissement qui, lui aussi, a vu les rapports humains être largement consumés par le capitalisme et la logique de la rentabilité et de la consommation qui y règnent.